
Comment s’amuser au théâtre (si on n’y a jamais mis les pieds)
La Vitrine a préparé un kit de survie pour pimenter vos premières excursions théâtrales
Si vous n’avez jamais mis les pieds dans un théâtre et que vous ne savez pas par où commencer, le texte qui suit s’adresse carrément à vous. Et ce n’est pas un expert en Théâtre (avec un T majuscule un peu épeurant) qui le rédige, mais quelqu’un, comme vous, curieux, mais occupé, mais quand même ouvert et intrigué.
Donc, vous n’êtes jamais allé voir ni tragédie ni comédie. Ou si vous y êtes allé (une fois ou deux), l’expérience a été assez négative pour vous enlever le goût de la répéter. Vous trouvez peut-être que les billets pour le théâtre sont trop chers pour le risque encouru de s’y ennuyer ? À moins que ça soit l’idée de passer quatre heures en huis clos avec une œuvre désespérément cérébrale qui vous tourmente ?
Eh ben, on s’est dit, à La Vitrine, que les néophytes et les traumatisé(e)s qui voulaient enfin (re)plonger dans l’art des masques méritaient un beau petit kit de survie. En plus, on est allé demander l’avis de deux passionné(e)s qui ont un pied dans l’art : Zoé Tremblay-Bianco, comédienne, réalisatrice et metteure en scène, et Jean-François Guilbault, directeur de l’Arrière Scène, une compagnie de théâtre pour jeunes publics. Imaginez-les comme des secouristes de la culture qui viennent vous donner un petit cours de RCR.
Du théâtre, même pour les mini mini portefeuilles
Zoé Tremblay-Bianco est catégorique là-dessus : le théâtre, oui ça peut être coûteux, mais dès qu’on s’éloigne des salles plus connues, des offres pour les « petit budget » apparaissent.
« Le Théâtre Denise-Pelletier essaie d’être une porte d’entrée vers le théâtre et propose des tarifs réalistes, dont un forfait pour les voisins » explique-t-elle. Des options adaptées à une vie citadine occupée et un prix réduit pour celleux qui habitent le quartier, Mercier–Hochelaga-Maisonneuve (il suffit de montrer une preuve d’adresse).
L’Espace Libre et le théâtre Prospero, eux, y vont d’une « billetterie solidaire ». La grille de prix du Prospero est à elle seule un statement politique diablement efficace sur l’accessibilité aux arts, où on invite les mieux nanti(e)s à payer un peu plus cher pour permettre à d’autres d’en profiter. « Une approche que je trouve vraiment, vraiment malade, surtout si tu fais ton entrée dans le monde du théâtre et que la prise de risque te fait peur. »
Zoé rappelle aussi que certains théâtres peuvent proposer des billets non vendus à prix réduit les soirs de représentations. Ça vaut la peine de contacter les salles les plus près de chez vous pour savoir si elles offrent une telle option.
Le théâtre n’a pas d’âge, le théâtre a plein d’âges
Jean-François Guilbault, lui, a un truc d'introduction au théâtre qui sonne presque comme de la triche : y aller en famille, avec les enfants. « Le Québec a une offre grand public foisonnante, pleine d’œuvres originales, et quand on produit du théâtre pour les jeunes, essentiellement, on conçoit des shows pour des gens dont c’est la première expérience. »
Moins vertigineuses, alors, les conventions théâtrales, ces codes étranges qui peuvent parfois aliéner l’auditoire. Et ça, c’est sans parler de la durée de certaines pièces « pour adultes », d'une longueur intimidante. « Un spectacle jeunesse, ça va très rarement demander plus qu’une heure d’attention. »
Si vous avez des enfants entre 6 et 12 ans, habitez Québec et vous sentez d’attaque pour une saucette en territoire théâtral, la dernière création de l’Arrière Scène, Les (in)séparables, sera présentée en novembre à La Caserne.
Ne boudez pas vos vedettes préférées
Les amateur(ice)s de télé et de cinéma d’ici savent peut-être déjà que les étoiles de leurs dramatiques préférées ne brillent pas seulement devant les caméras. On n’a qu’à penser à Guylaine Tremblay, une des personnalités les plus aimées de la province, qui nous a autant arraché le cœur dans une série comme Unité 9 que sur les planches. On peut d’ailleurs la voir incarner une autre grande figure locale, Janette Bertrand, dans la pièce qui porte son prénom, présentée au Duceppe jusqu’au 14 décembre.
On vous invite à « googler », sans culpabilité ni complexe, votre acteur ou votre actrice préf — plus le mot « théâtre » — et vous laisser émerveiller par les belles surprises qui risquent peut-être d’apparaître parmi les résultats.
Le théâtre, un prétexte pour déconner
Vous pensez peut-être que le théâtre se la joue un-peu-trop-savant-pour-les-masses. Mais il peut faire autant dans l’intellectuel que dans la déconnade. La preuve ? Deux troupes joyeusement niaiseuses qui présentent presque chaque année des productions divertissantes à souhait que MÊME les critiques les plus aguerries adorent.
Le Théâtre du futur a marqué l’imaginaire avec sa fameuse Trilogie du futur: « Clotaire Rapaille, l’Opéra Rock », « L’Assassinat du Président » et « Épopée Nord », où une bonne dose d’humour se mêlait à de folles explorations (souvent musicales). Plus récemment, il s’attaque à un infâme classique littéraire, Le prince, d’après Machiavel, transformé pour l’occasion en space opera rétrofuturiste. Ça se passe à Sherbrooke du 8 au 25 octobre.

Le Projet Bocal lui, arpente l’absurde dans ses replis les plus ridicules et les plus comiques. Ses œuvres adulées par un public fidèle évitent la prise de tête en se faisant complices de l’auditoire. Les clins d’œil pleins de sous-entendus et les caricatures assumées y abondent (et pas besoin de connaître son Molière de fond en comble pour comprendre la référence). Un Best of de leurs quatre dernières pièces est présenté à La Licorne à partir du 25 novembre.
Connais-toi toi-même (et tu connaîtras ton théâtre)
Êtes-vous plus chips au ketchup, ordinaire ou sel et vinaigre ? On demande, parce qu’on croit vraiment qu’au théâtre, y’en a pour tous les goûts.
Si vous trippez en écoutant des balados de true crime, sachez que des dramaturges proposent des expériences aussi palpitantes. Christine Beaulieu l’a fait à sa manière avec son captivant spectacle J’aime Hydro il y a quelques années. La Messe Basse et Duceppe se sont inspirés d’un processus d’enquête analogue pour concevoir le monumental Corps fantôme qui entre en scène à l’automne.
Si c’est plutôt Drag Race — et les intrigues du Village — qui vous allument, réjouissez-vous : Maxime Robin a créé un cocktail original, hautement coloré, à partir d’extraits d’œuvres de Michel Tremblay. Ça s’appelle Hosanna ou la Shéhérazade des pauvres et c’est présenté au Théâtre du Nouveau Monde dès novembre.
Même les adeptes de la défunte Télé Achats peuvent tirer leur épingle du jeu (la pognez-vous ? « jeu » ?). L’hypnotisant Le Magasin, d’Odile Gamache et Philippe Cyr, propose une enfilade d’objets soumis au public comme s’il était lui-même un client venu les acheter. Par la bande, on y réfléchit aussi sur les commerces délaissés et leurs secrets, perdus pour toujours depuis leur fermeture définitive. La boutique théâtrale sera ouverte du 26 novembre au 6 décembre à l’Espace GO.
Et pour les fans de zombies et/ou de hip-hop (ce n’est pas des blagues), le dramaturge Olivier Choinière prépare une création postapocalyptique à la limite de la comédie musicale, bourrée de moment rappés. Mommy, le retour, qui met justement en vedette Zoé Tremblay-Bianco, sera présenté au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui cet automne.
Bref, vous commencez sûrement à le comprendre : peu importe vos passe-temps ou vos dadas, y’a de bonnes chances que vous trouviez sur scène une pièce ou une autre qui leur fait écho.
En conclusion, il faut embrasser la friction
Jean-François autant que Zoé nous rappellent à quel point c’est normal de redouter le théâtre, notamment à cause de sa place dans l’imaginaire collectif.
« Au petit et au grand écran, c’est pratiquement devenu un cliché de dire que le théâtre est ennuyant, » nous raconte Jean-Philippe. « Et on y associe souvent théâtre et vieilles oeuvres de Shakespeare. Mais au Québec, la création originale domine. À une époque de ma vie, j’allais voir 3 ou 4 nouvelles productions par semaine à Montréal, et j’avais quand même l’impression d’avoir manqué des trucs. »
Une offre abondante qui peut intimider, mais à cela, Zoé propose une solution assez branchée. « Les compagnies de théâtre ont des comptes Instagram, maintenant. Tu peux simplement aller scroller sur la page d’un théâtre qui t’intrigue et si tu aimes l’esthétique, l’ambiance, ça peut être assez pour te laisser tenter à essayer une pièce. »
Malgré tous ces conseils, l’idée d’aller au théâtre fait peut-être encore peur. Alerte au divulgâcheur : c’est NORMAL. « Le théâtre, en tant qu’art vivant, donne au public une grande importance. Quand tu t’achètes un billet, le soir de la représentation, ton siège t’attend, » révèle Zoé. « Tu t’en rendras peut-être pas compte, mais toi aussi, tu vas jouer un rôle, comme les comédien(ne)s. Et chacune des représentations — de chaque pièce de théâtre — va être un peu différente, entre autres à cause de ça. »
Comme un remède à la sécurisante monotonie de la télé et du cinéma, le théâtre est un art de l’ici et du maintenant, une invitation à vivre quelque chose avec d’autres êtres humains, en chair et en os. Un tantinet vertigineux, mais tellement palpitant. Ça te tente ?